Gandhi 

Françoise Blanc Jean-Paul Blanc
Florence Meunier Alain Meunier
Anne Ménegoz J.Daniel Menégoz

Florence, Alain

Jean-DanielAlain

GANDHI (M. K.)

Leader nationaliste et chef spirituel, réformateur social et promoteur d’un nouveau style d’action politique, Mohandas Karamchand Gandhi, surnommé le Mahatma  («la Grande Âme»), a marqué de son empreinte l’évolution récente de l’Inde en même temps qu’il atteignait une audience mondiale.

Son prestige sur l’Occident tient à une synthèse inaccoutumée bien qu’elle ait été réalisée au cours de l’histoire ancienne, où le sage était guide spirituel en même temps que visionnaire politique, mais il se comprend plus aisément dans le climat oriental de la pensée où métaphysique et éthique forment un circuit direct dépourvu des articulations rationnelles qu’y a apportées la pensée occidentale.

De lui-même il a dit: «Je suis un idéaliste pratique» (Hind Svaraj , 11 août 1920). Et sans nul paradoxe sa tentative est celle d’une «expérience de la vérité», selon le titre qu’il a donné à son autobiographie. Proche de la pensée islamique pour qui Dieu, justice et vérité s’identifient, mais selon une orchestration proprement hindoue. Rien ne l’illustre mieux que cette intuition qui marque un événement de sa vie («Dieu est vérité») l’introduisant à une autre intuition plus fondamentale («La vérité est Dieu») [Young India , 31 déc. 1931]. La première exile la vérité à l’infini, la seconde ramène Dieu sur les chemins de tous les jours comme l’eau sacrée et quotidienne du Gange se prend religieusement au creux des mains.

Celui qui pratique le vrai ou le juste en même temps se divinise, et réciproquement celui qui veut se diviniser, fidèle à la philosophie hindoue pour qui «Dieu seul est, rien d’autre n’existe» (Young India , 31 déc. 1931), doit suivre dans son action les veines de la justice ou de la vérité. Une fois pour toutes, en ce point central de l’expérience gandhienne se joignent inséparablement l’orant religieux et le libérateur national, le mystique et le politique, l’ascète et le meneur de foules.

De ce nœud fondamental procède une psychologie. Gandhi est courtois et cependant catégorique, pur dans ses intentions et cependant assez avisé pour prendre l’adversaire en son point faible, impatient mais sachant attendre son heure et même accepter provisoirement des concessions, injurié dans ses vêtements de gentleman britannique et se faisant accueillir avec enthousiasme en simple pagne au Parlement de Londres, écrivant les Lettres à l’Ashram , véritable traité de spiritualité, et dictant les statuts d’une nouvelle constitution pour «Mother India». Mais ce panorama psychologique est avant tout l’histoire et la découverte d’une vie.

1. La période probatoire (jusqu’en 1914)

La jeunesse et la période africaine

Rien de bien marquant dans la vie du futur Mahatma jusqu’à son action en Afrique du Sud. Il naquit dans la caste des vaisya (marchands) à Porbandar, dans le Gujarat, d’une famille appartenant à la bourgeoisie administrative locale (son grand-père et son père avaient chacun exercé la fonction de Premier ministre de la principauté de Porbandar). Selon la coutume, il se maria à l’âge de douze ans; de cette union naquirent quatre enfants. En septembre 1888, malgré l’interdiction de sa caste, mais avec l’assentiment de sa mère, il part pour l’Angleterre afin de poursuivre des études juridiques, non sans avoir fait le serment de ne toucher ni viande, ni alcool, ni femme. Au cours de son séjour en Grande-Bretagne, il affirme sa fermeté de caractère et manifeste un intérêt particulier pour la religion et la diététique. Admis au barreau et inscrit à la Cour d’appel en juin 1891, il s’embarque pour l’Inde. Les débuts du jeune avocat sont difficiles et aggravés par sa timidité et une extrême honnêteté. Une offre l’appelant à travailler en Afrique du Sud sera donc la bienvenue.

Généralement peu connue du grand public, la période africaine de Gandhi n’en est pas moins fondamentale. C’est là en effet, de 1893 à 1914, que le futur Mahatma va progressivement approfondir ses convictions et ses connaissances religieuses, créer une méthode originale d’action politique et mettre en pratique, jusque sur le plan de la vie domestique, ses conceptions morales et politiques.

La situation de l’Afrique du Sud, en cette époque de grande mutation économique où s’exaspéraient les antagonismes sociaux et raciaux, ne pouvait le laisser indifférent. Son action tout entière va être marquée par des concepts moraux et religieux qui ne feront d’ailleurs que se préciser et s’affiner durant les vingt et une années de son séjour. Il poursuivra deux buts principaux: la lutte politique et l’amélioration de la condition morale des Indiens, en exigeant pour eux la reconnaissance de la plus élémentaire dignité humaine et civique. Il dirige le combat contre le projet de loi visant à priver les Indiens du droit de vote – fondant pour cela en 1894 le Congrès indien du Natal – ainsi que contre l’ordonnance asiatique qui obligeait les Indiens à se faire enregistrer, contre les projets de loi relatifs à une restriction de l’immigration et contre l’annulation des mariages non chrétiens.

Il obtient du général J.-C. Smuts la suppression des mesures les plus impopulaires. Mais surtout il saura insuffler une qualité morale à la communauté indienne et parviendra à la délivrer d’un sentiment de crainte et d’infériorité.

Parallèlement, Gandhi s’attache au perfectionnement moral – au sien propre comme à celui des autres. Il considérait en effet que l’une des raisons de l’hostilité des Blancs envers les Indiens était un certain manque de scrupules et le négligé, voire la malpropreté d’une partie de la communauté indienne. Dès cette époque s’affirme le souci de pureté, qu’elle soit morale (ainsi il assimilait la façon dont les Blancs traitaient les Indiens à la ségrégation dont les Intouchables étaient victimes de la part des Hindous de caste) ou physique.

Doctrine et mode d’action

Les bases doctrinales de son action sont à la fois religieuses, économiques et politiques. Il fut influencé par un certain nombre d’ouvrages, en particulier par la Bible (surtout le sermon sur la montagne); la Bhagavad-Gita  («chant du Bienheureux», poème épique hindou écrit vers le IIIe siècle avant notre ère), qu’il appelait son dictionnaire spirituel et qui fut pour lui une source permanente de références; Jusqu’au dernier  de John Ruskin dont il retint surtout la glorification de la collectivité et du travail sous toutes ses formes; Le salut est en vous  de Léon Tolstoï qui le raffermit dans son opposition au prosélytisme de ses amis chrétiens (les quakers notamment); La Désobéissance civile  de l’Américain Henry Thoreau.

Ainsi, Gandhi pense en termes de morale, de conscience et de religion (excluant tout dogmatisme). Ces enseignements et sa propre expérience inspirent une œuvre personnelle: Hind Svaraj  (L’Autonomie indienne ), parue en 1908, en gujrati, remettant systématiquement en question des valeurs de la civilisation occidentale (machinisme, organisation socio-professionnelle, méthodes d’action politique). Livre que nombre d’amis de Gandhi (par exemple Gokhale) n’admirent qu’avec la plus grande réticence mais que, finalement, on peut retenir comme représentatif de la pensée de l’auteur jusqu’à la fin de sa vie; le fait est d’autant plus remarquable que l’idéologie gandhienne est dynamique, se renouvelant sans cesse. Il fut également influencé par deux personnes pourtant intellectuellement bien différentes: sa mère, Putlibai, dont l’esprit religieux le marqua profondément dans sa prime jeunesse, et Raychandbhai, riche joaillier de Bombay, qui fut, par sa culture, sa religiosité et sa connaissance de l’hindouisme, un véritable conseiller spirituel.

Ses modes d’action assurent à Gandhi une notoriété universelle. Le plus important est la satyagraha  ou «étreinte de la vérité» (satya  = vérité, agraha  = saisie), que l’orientaliste Louis Massignon préfère définir: «revendication civique du vrai». Mais, comme le mensonge et l’injustice résultant de l’égoïsme humain durcissent la vérité naturelle en y interposant leur violence, la satyagraha  n’opposera pas à la violence une autre violence. Précisément l’ahimsa  (a  = privatif, himsa  nuisance) est le refus de nuire, et à la limite la compassion. Seule la non-violence sera apte à la récupération de la vérité, même au péril de la vie. L’ahimsa est donc le corollaire de la satyagraha. La vérité est la fin, la non-violence est le moyen. «Tels les moyens, telle la fin» (Young India , 17 juillet 1924).

Outre la satyagraha, il convient de mentionner la méthode de non-coopération qui comprend, le cas échéant, un boycott plus ou moins systématique.

En 1915, libéré de ses tâches sud-africaines et après un bref séjour en Grande-Bretagne, Gandhi revient définitivement en Inde où il n’allait pas tarder à tenir le premier rôle.

2. Le Mahatma (1915-1948)

De 1916 à 1920, Gandhi devient très vite le grand leader indien. Jusqu’en 1948, l’essentiel de la vie politique indienne est axé sur lui. En fait son action sera multiple (politique, réformes sociales, purification morale). On peut néanmoins ramener à deux thèmes essentiels l’action du Mahatma: la lutte contre les injustices sociales et celle contre l’empire britannique.

Le réformateur social

Inégalités et injustices étaient nombreuses en Inde: misère quasi générale (surtout chez les ruraux), injustice de la condition féminine, situation des Intouchables, intolérance mutuelle régissant trop souvent les rapports entre hindous et musulmans. L’une des particularités de Gandhi est de mener conjointement les luttes politiques et sociales.

En 1916-1917, il est amené à prendre la défense de deux groupes défavorisés: les paysans travaillant pour les planteurs d’indigo dans la région du Champaran et les ouvriers du textile d’Ahmadabad. Dans ces deux cas Gandhi utilise avec succès la non-violence, la désobéissance civile et le jeûne, lors de la grève à Ahmedabad, qui a pour but de faire pression sur les patrons, en s’adressant à leur cœur, et sur les ouvriers, dont la détermination faiblissait.

Toute sa vie, Gandhi reste attaché au khadi  (toile de coton) et au mouvement Svadeshi  (de svadesh , soi-même) et particulièrement de 1925 à 1927 et de 1932 à 1935. Il poursuit un double but: frapper la Grande-Bretagne dans son commerce extérieur et promouvoir la fabrication et la vente des produits de l’artisanat local. Cet objectif présentait des avantages: amélioration du niveau de vie rural, création d’une solidarité entre villes et campagnes (les citadins étant exhortés à acheter du tissu khadi), revalorisation du travail manuel (en cela, il se montre le disciple de Ruskin).

La lutte contre l’intouchabilité est une préoccupation constante chez Gandhi. Il s’attaque seulement à l’intouchabilité et non au système des castes (division de la société indienne en groupes héréditaires hiérarchiques). Il considère cette discrimination comme indigne d’une nation aspirant à la liberté. Pour lui, le svaraj  (indépendance) sera impossible tant que subsistera cette malédiction qu’est l’intouchabilité. Sa lutte redoubla quand la Grande-Bretagne, après la IIe Conférence de la table ronde (Londres, sept. 1931), décida la création de collèges électoraux séparés pour les Intouchables. Le Mahatma protesta contre cette mesure qui, selon lui, ne ferait que confirmer leur statut d’infériorité en instituant une ségrégation électorale. Un échange de lettres avec le gouvernement britannique n’ayant abouti à aucune solution et le projet de loi ayant été adopté, Gandhi décida (sept. 1932) de commencer un jeûne qui ne prendrait fin qu’avec sa mort. L’émotion qui s’empara du pays amena les dirigeants et les chefs religieux à négocier un accord après avoir difficilement convaincu B. R. Ambedkar (principal leader intouchable): le pacte de Poona, tout en augmentant le nombre des sièges réservés aux Intouchables, supprimait la notion d’électorat séparé. Bien que moins spectaculaire, l’action de Gandhi se poursuivit soit symboliquement (il appelle son hebdomadaire Harijan  = enfant de Dieu, nom qu’il avait donné aux Intouchables), soit concrètement. À partir de 1937, il exercera des pressions sur les ministres congressistes pour qu’ils abolissent légalement les incapacités sociales des Intouchables.

La lutte contre l’empire britannique

Il est en général, face à l’empire britannique, le porte-parole du nationalisme indien, dotant ce mouvement de la classe moyenne d’une puissance émotionnelle agissant sur toutes les classes de la société.

Son action politique est marquée par une curieuse alternance de prises de positions très dures suivies de compromis qui fournirent des arguments à ses détracteurs et déroutèrent souvent ses amis.

De 1918 à 1922, après une brève période durant laquelle il semble être un allié précieux pour l’empire britannique (en 1918, à la demande du vice-roi il participe à la conférence de guerre de Delhi), Gandhi passe à l’opposition ouverte et revendique l’indépendance pour trois raisons essentielles: les décrets Rowlatt qui, sans raison, instituaient l’état d’exception en Inde, les troubles du Pendjab (à Amritsar, le général Dyer fait tirer sur la foule le 13 avril 1919, provoquant la mort de 400 personnes) et enfin le mouvement du Califat (Khilafat pour les Indiens), mouvement de protestation des musulmans indiens qui craignaient que des conditions de paix très dures ne fussent imposées à la Turquie. Gandhi vit là l’occasion unique de sceller l’unité entre hindous et musulmans que la suppression du Califat par Mustapha Kemal Ataturk rendit cependant bientôt caduque. Devant ce programme, il décida en 1922 de lancer un mouvement de désobéissance civile qu’il crut devoir arrêter après les incidents de Chauri-Chaura où la foule, surexcitée, avait attaqué et brûlé un poste de police. Cette décision surprit et fut parfois vivement critiquée. Arrêté en mars 1922, Gandhi fut condamné à six ans de prison; cependant, il fut relâché en 1924.

De 1928 à 1938 se succèdent une série d’actions offensives et de compromis. En 1930, par sa décision de violer la loi en extrayant du sel marin, il met le gouvernement dans une situation difficile mais en 1931, par le pacte de Delhi, conclu avec le vice-roi lord Irwin, il met fin, moyennant des concessions discutables et qui furent peu respectées, à la désobéissance civile et accepte de se rendre à Londres pour participer, toujours en 1931, à la IIe Conférence de la table ronde qui fut d’ailleurs un échec total. En 1934, il démissionne du Congrès et décide de se consacrer aux seuls problèmes économiques ruraux. En 1937, tirant les conséquences de la constitution accordée en 1935 par les Anglais, il encourage le parti du Congrès à participer aux élections.

De 1938 à 1945, la guerre va cristalliser l’opposition entre la Grande-Bretagne et les nationalistes indiens, ainsi qu’entre Gandhi et une partie des congressistes. Le vice-roi ayant, de sa propre autorité, déclaré l’Inde en état de guerre, les nationalistes rétorquent que seule une Inde indépendante pourrait librement participer à la lutte contre les puissances de l’Axe. Mais le Mahatma se voyait ainsi, pour la première fois, désavoué par une partie du Congrès qui admettait la lutte armée, alors que lui-même était plus que jamais partisan de la résistance non-violente. De 1940 à 1941, la désobéissance civile prend de l’ampleur, puis en 1942, la Grande-Bretagne, devant la menace japonaise, tentait une conciliation: ce fut la mission Cripps, qui échoua comme Gandhi s’y attendait. Dès lors, en juillet-août 1942, le Mahatma lançait son fameux Quit India  (quittez l’Inde en tant que maîtres) et, événement capital, il finissait par admettre la possibilité pour l’Inde de participer à une guerre totale. Le gouvernement réagit brutalement: arrestation de Gandhi qui ne fut libéré qu’en 1944, répression meurtrière contre les foules.

Les dernières années (1945-1948) sont pour le Mahatma une période de dures épreuves. L’un de ses rêves les plus chers, l’unité des hindous et des musulmans, s’écroule en deux étapes. Dans la perspective d’une proche indépendance de l’Inde admise par le gouvernement travailliste dès la fin de 1945, il paraissait de plus en plus probable, vu l’intransigeance dont faisait preuve Muhammad ‘Ali Jinnah (chef de la Ligue musulmane), que l’indépendance s’accompagnerait d’une partition (Gandhi parlait de vivisection) entre l’Union indienne où les hindous sont en majorité et le Pakistan musulman. Ce fut réalisé officiellement le 16 août 1947.

Une fois acquise cette indépendance, pour laquelle il avait tant fait, Gandhi ne put empêcher que se déchaînent des émeutes d’une rare violence (5 000 morts à Calcutta) entre hindous et musulmans. Reprenant son bâton de pèlerin, le Mahatma s’employa dès lors à rétablir la paix religieuse, demandant notamment à la majorité hindoue de faire de larges concessions à la minorité musulmane. Cette attitude généreuse, qui exaspérait le fanatisme des conservateurs hindous, causa sa perte. Le 30 janvier 1948 il tombait sous les balles d’un des leurs, Naturam Godse.

 

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