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GANDHI
(M. K.)
Leader
nationaliste et chef spirituel, réformateur social et promoteur d’un nouveau
style d’action politique, Mohandas Karamchand Gandhi, surnommé le Mahatma
(«la Grande Âme»), a marqué de son empreinte l’évolution récente de l’Inde
en même temps qu’il atteignait une audience mondiale.
Son prestige sur l’Occident tient à
une synthèse inaccoutumée bien qu’elle ait été réalisée au cours de
l’histoire ancienne, où le sage était guide spirituel en même temps que
visionnaire politique, mais il se comprend plus aisément dans le climat
oriental de la pensée où métaphysique et éthique forment un circuit direct dépourvu
des articulations rationnelles qu’y a apportées la pensée occidentale.
De lui-même il a dit: «Je suis un idéaliste
pratique» (Hind Svaraj ,
11 août 1920). Et sans nul paradoxe sa tentative est celle d’une «expérience
de la vérité», selon le titre qu’il a donné à son autobiographie. Proche
de la pensée islamique pour qui Dieu, justice et vérité s’identifient, mais
selon une orchestration proprement hindoue. Rien ne l’illustre mieux que cette
intuition qui marque un événement de sa vie («Dieu est vérité»)
l’introduisant à une autre intuition plus fondamentale («La vérité est
Dieu») [Young India ,
31 déc. 1931].
La première exile la vérité à l’infini, la seconde ramène Dieu sur les
chemins de tous les jours comme l’eau sacrée et quotidienne du Gange se prend
religieusement au creux des mains.
Celui qui pratique le vrai ou le juste
en même temps se divinise, et réciproquement celui qui veut se diviniser, fidèle
à la philosophie hindoue pour qui «Dieu seul est, rien d’autre n’existe»
(Young India ,
31 déc. 1931), doit suivre dans son action les veines de la justice ou de la vérité.
Une fois pour toutes, en ce point central de l’expérience gandhienne se
joignent inséparablement l’orant religieux et le libérateur national, le
mystique et le politique, l’ascète et le meneur de foules.
De ce nœud fondamental procède une
psychologie. Gandhi est courtois et cependant catégorique, pur dans ses
intentions et cependant assez avisé pour prendre l’adversaire en son point
faible, impatient mais sachant attendre son heure et même accepter
provisoirement des concessions, injurié dans ses vêtements de gentleman
britannique et se faisant accueillir avec enthousiasme en simple pagne au
Parlement de Londres, écrivant les Lettres à l’Ashram , véritable traité de spiritualité, et dictant les
statuts d’une nouvelle constitution pour «Mother India». Mais ce panorama
psychologique est avant tout l’histoire et la découverte d’une vie.
1.
La période probatoire (jusqu’en 1914)
La
jeunesse et la période africaine
Rien
de bien marquant dans la vie du futur Mahatma
jusqu’à son action en Afrique du Sud. Il naquit dans la caste des vaisya
(marchands) à Porbandar, dans le Gujarat, d’une famille appartenant à la bourgeoisie
administrative locale (son grand-père et son père avaient chacun exercé la
fonction de Premier ministre de la principauté de Porbandar). Selon la coutume,
il se maria à l’âge de douze ans; de cette union naquirent quatre enfants.
En septembre 1888, malgré l’interdiction de sa caste, mais avec
l’assentiment de sa mère, il part pour l’Angleterre afin de poursuivre des
études juridiques, non sans avoir fait le serment de ne toucher ni viande, ni
alcool, ni femme. Au cours de son séjour en Grande-Bretagne, il affirme sa
fermeté de caractère et manifeste un intérêt particulier pour la religion et
la diététique. Admis au barreau et inscrit à la Cour d’appel en juin 1891,
il s’embarque pour l’Inde. Les débuts du jeune avocat sont difficiles et
aggravés par sa timidité et une extrême honnêteté. Une offre l’appelant
à travailler en Afrique du Sud sera donc la bienvenue.
Généralement peu connue du grand
public, la période africaine de Gandhi n’en est pas moins fondamentale.
C’est là en effet, de 1893 à 1914, que le futur Mahatma
va progressivement approfondir ses convictions et ses connaissances religieuses,
créer une méthode originale d’action politique et mettre en pratique, jusque
sur le plan de la vie domestique, ses conceptions morales et politiques.
La situation de l’Afrique du Sud, en
cette époque de grande mutation économique où s’exaspéraient les
antagonismes sociaux et raciaux, ne pouvait le laisser indifférent. Son action
tout entière va être marquée par des concepts moraux et religieux qui ne
feront d’ailleurs que se préciser et s’affiner durant les vingt et une années
de son séjour. Il poursuivra deux buts principaux: la lutte politique et l’amélioration
de la condition morale des Indiens, en exigeant pour eux la reconnaissance de la
plus élémentaire dignité humaine et civique. Il dirige le combat contre le
projet de loi visant à priver les Indiens du droit de vote – fondant
pour cela en 1894 le Congrès indien du Natal – ainsi que contre l’ordonnance asiatique qui obligeait
les Indiens à se faire enregistrer, contre les projets de loi relatifs à une
restriction de l’immigration et contre l’annulation des mariages non chrétiens.
Il obtient du général J.-C. Smuts la
suppression des mesures les plus impopulaires. Mais surtout il saura insuffler
une qualité morale à la communauté indienne et parviendra à la délivrer
d’un sentiment de crainte et d’infériorité.
Parallèlement, Gandhi s’attache au
perfectionnement moral – au sien propre comme à celui des autres. Il considérait
en effet que l’une des raisons de l’hostilité des Blancs envers les Indiens
était un certain manque de scrupules et le négligé, voire la malpropreté
d’une partie de la communauté indienne. Dès cette époque s’affirme le
souci de pureté, qu’elle soit morale (ainsi il assimilait la façon dont les
Blancs traitaient les Indiens à la ségrégation dont les Intouchables étaient
victimes de la part des Hindous de caste) ou physique.
Doctrine
et mode d’action
Les
bases doctrinales de son action sont à la fois religieuses, économiques et
politiques. Il fut influencé par un certain nombre d’ouvrages, en particulier
par la Bible (surtout le sermon sur la montagne); la Bhagavad-Gita
(«chant du Bienheureux», poème épique hindou écrit vers le IIIe siècle avant notre ère), qu’il
appelait son dictionnaire spirituel et qui fut pour lui une source permanente de
références; Jusqu’au dernier de John Ruskin dont il retint surtout la glorification
de la collectivité et du travail sous toutes ses formes; Le salut est en
vous
de Léon Tolstoï qui le raffermit dans son opposition au prosélytisme de ses
amis chrétiens (les quakers notamment); La Désobéissance civile
de l’Américain Henry Thoreau.
Ainsi, Gandhi pense en termes de
morale, de conscience et de religion (excluant tout dogmatisme). Ces
enseignements et sa propre expérience inspirent une œuvre personnelle: Hind
Svaraj
(L’Autonomie indienne ),
parue en 1908, en gujrati,
remettant systématiquement en question des valeurs de la civilisation
occidentale (machinisme, organisation socio-professionnelle, méthodes
d’action politique). Livre que nombre d’amis de Gandhi (par exemple Gokhale)
n’admirent qu’avec la plus grande réticence mais que, finalement, on peut
retenir comme représentatif de la pensée de l’auteur jusqu’à la fin de sa
vie; le fait est d’autant plus remarquable que l’idéologie gandhienne est
dynamique, se renouvelant sans cesse. Il fut également influencé par deux
personnes pourtant intellectuellement bien différentes: sa mère, Putlibai,
dont l’esprit religieux le marqua profondément dans sa prime jeunesse, et
Raychandbhai, riche joaillier de Bombay, qui fut, par sa culture, sa religiosité
et sa connaissance de l’hindouisme, un véritable conseiller spirituel.
Ses modes d’action assurent à
Gandhi une notoriété universelle. Le plus important est la satyagraha
ou «étreinte de la vérité» (satya = vérité,
agraha = saisie),
que l’orientaliste Louis Massignon préfère définir: «revendication civique
du vrai». Mais, comme le mensonge et l’injustice résultant de l’égoïsme
humain durcissent la vérité naturelle en y interposant leur violence, la satyagraha
n’opposera pas à la violence une autre violence. Précisément l’ahimsa (a = privatif, himsa nuisance) est le refus de nuire, et à la limite la
compassion. Seule la non-violence sera apte à la récupération de la vérité,
même au péril de la vie. L’ahimsa
est donc le corollaire de la satyagraha.
La vérité est la fin, la non-violence est le moyen. «Tels les moyens, telle
la fin» (Young India ,
17 juillet 1924).
Outre la satyagraha, il convient de mentionner la méthode
de non-coopération qui comprend, le cas échéant, un boycott plus ou moins
systématique.
En 1915, libéré de ses tâches
sud-africaines et après un bref séjour en Grande-Bretagne, Gandhi revient définitivement
en Inde où il n’allait pas tarder à tenir le premier rôle.
2.
Le Mahatma
(1915-1948)
De
1916 à 1920, Gandhi devient très vite le grand leader indien. Jusqu’en 1948,
l’essentiel de la vie politique indienne est axé sur lui. En fait son action
sera multiple (politique, réformes sociales, purification morale). On peut néanmoins
ramener à deux thèmes essentiels l’action du Mahatma:
la lutte contre les injustices sociales et celle contre l’empire britannique.
Le
réformateur social
Inégalités
et injustices étaient nombreuses en Inde: misère quasi générale (surtout
chez les ruraux), injustice de la condition féminine, situation des
Intouchables, intolérance mutuelle régissant trop souvent les rapports entre
hindous et musulmans. L’une des particularités de Gandhi est de mener
conjointement les luttes politiques et sociales.
En 1916-1917, il est amené à prendre
la défense de deux groupes défavorisés: les paysans travaillant pour les
planteurs d’indigo dans la région du Champaran et les ouvriers du textile
d’Ahmadabad.
Dans ces deux cas Gandhi utilise avec succès la non-violence, la désobéissance
civile et le jeûne, lors de la grève à Ahmedabad,
qui a pour but de faire pression sur les patrons, en s’adressant à leur cœur,
et sur les ouvriers, dont la détermination faiblissait.
Toute sa vie, Gandhi reste attaché au
khadi
(toile de coton) et au mouvement Svadeshi (de svadesh , soi-même) et particulièrement de
1925 à 1927 et de 1932 à 1935. Il poursuit un double but: frapper la
Grande-Bretagne dans son commerce extérieur et promouvoir la fabrication et la
vente des produits de l’artisanat local. Cet objectif présentait des
avantages: amélioration du niveau de vie rural, création d’une solidarité
entre villes et campagnes (les citadins étant exhortés à acheter du tissu khadi), revalorisation du travail manuel (en
cela, il se montre le disciple de Ruskin).
La lutte contre l’intouchabilité
est une préoccupation constante chez Gandhi. Il s’attaque seulement à l’intouchabilité
et non au système des castes (division de la société indienne en groupes héréditaires
hiérarchiques). Il considère cette discrimination comme indigne d’une nation
aspirant à la liberté. Pour lui, le svaraj
(indépendance) sera impossible tant que subsistera cette malédiction qu’est
l’intouchabilité. Sa lutte redoubla quand la Grande-Bretagne, après la IIe Conférence
de la table ronde (Londres, sept. 1931), décida la création de collèges électoraux
séparés pour les Intouchables. Le Mahatma
protesta contre cette mesure qui, selon lui, ne ferait que confirmer leur statut
d’infériorité en instituant une ségrégation électorale. Un échange de
lettres avec le gouvernement britannique n’ayant abouti à aucune solution et
le projet de loi ayant été adopté, Gandhi décida (sept. 1932) de commencer
un jeûne qui ne prendrait fin qu’avec sa mort. L’émotion qui s’empara du
pays amena les dirigeants et les chefs religieux à négocier un accord après
avoir difficilement convaincu B. R. Ambedkar
(principal leader intouchable): le pacte de Poona, tout en augmentant le nombre
des sièges réservés aux Intouchables, supprimait la notion d’électorat séparé.
Bien que moins spectaculaire, l’action de Gandhi se poursuivit soit
symboliquement (il appelle son hebdomadaire Harijan = enfant de Dieu, nom qu’il avait donné aux
Intouchables), soit concrètement. À partir de 1937, il exercera des pressions
sur les ministres congressistes pour qu’ils abolissent légalement les
incapacités sociales des Intouchables.
La
lutte contre l’empire britannique
Il
est en général, face à l’empire britannique, le porte-parole du
nationalisme indien, dotant ce mouvement de la classe moyenne d’une puissance
émotionnelle agissant sur toutes les classes de la société.
Son action politique est marquée par
une curieuse alternance de prises de positions très dures suivies de compromis
qui fournirent des arguments à ses détracteurs et déroutèrent souvent ses
amis.
De 1918 à 1922, après une brève période
durant laquelle il semble être un allié précieux pour l’empire britannique
(en 1918, à la demande du vice-roi il participe à la conférence de guerre de
Delhi), Gandhi passe à l’opposition ouverte et revendique l’indépendance
pour trois raisons essentielles: les décrets Rowlatt qui, sans raison,
instituaient l’état d’exception en Inde, les troubles du Pendjab (à
Amritsar, le général Dyer fait tirer sur la foule le 13 avril 1919, provoquant
la mort de 400 personnes) et enfin le mouvement du Califat (Khilafat pour les
Indiens), mouvement de protestation des musulmans indiens qui craignaient que
des conditions de paix très dures ne fussent imposées à la Turquie. Gandhi
vit là l’occasion unique de sceller l’unité entre hindous et musulmans que
la suppression du Califat par Mustapha Kemal Ataturk rendit cependant bientôt
caduque. Devant ce programme, il décida en 1922 de lancer un mouvement de désobéissance
civile qu’il crut devoir arrêter après les incidents de Chauri-Chaura où la
foule, surexcitée, avait attaqué et brûlé un poste de police. Cette décision
surprit et fut parfois vivement critiquée. Arrêté en mars 1922, Gandhi fut
condamné à six ans de prison; cependant, il fut relâché en 1924.
De 1928 à 1938 se succèdent une série
d’actions offensives et de compromis. En 1930, par sa décision de violer la
loi en extrayant du sel marin, il met le gouvernement dans une situation
difficile mais en 1931, par le pacte de Delhi, conclu avec le vice-roi lord
Irwin, il met fin, moyennant des concessions discutables et qui furent peu
respectées, à la désobéissance civile et accepte de se rendre à Londres
pour participer, toujours en 1931, à la IIe
Conférence de la table ronde qui fut d’ailleurs un échec total. En 1934, il
démissionne du Congrès et décide de se consacrer aux seuls problèmes économiques
ruraux. En 1937, tirant les conséquences de la constitution accordée en 1935
par les Anglais, il encourage le parti du Congrès à participer aux élections.
De 1938 à 1945, la guerre va
cristalliser l’opposition entre la Grande-Bretagne et les nationalistes
indiens, ainsi qu’entre Gandhi et une partie des congressistes. Le vice-roi
ayant, de sa propre autorité, déclaré l’Inde en état de guerre, les
nationalistes rétorquent que seule une Inde indépendante pourrait librement
participer à la lutte contre les puissances de l’Axe. Mais le Mahatma
se voyait ainsi, pour la première fois, désavoué par une partie du Congrès
qui admettait la lutte armée, alors que lui-même était plus que jamais
partisan de la résistance non-violente. De 1940 à 1941, la désobéissance
civile prend de l’ampleur, puis en 1942, la Grande-Bretagne, devant la menace
japonaise, tentait une conciliation: ce fut la mission Cripps, qui échoua comme
Gandhi s’y attendait. Dès lors, en juillet-août 1942, le Mahatma
lançait son fameux Quit India
(quittez l’Inde en tant que maîtres) et, événement capital, il finissait
par admettre la possibilité pour l’Inde de participer à une guerre totale.
Le gouvernement réagit brutalement: arrestation de Gandhi qui ne fut libéré
qu’en 1944, répression meurtrière contre les foules.
Les dernières années (1945-1948)
sont pour le Mahatma
une période de dures épreuves. L’un de ses rêves les plus chers, l’unité
des hindous et des musulmans, s’écroule en deux étapes. Dans la perspective
d’une proche indépendance de l’Inde admise par le gouvernement travailliste
dès la fin de 1945, il paraissait de plus en plus probable, vu
l’intransigeance dont faisait preuve Muhammad ‘Ali Jinnah (chef de la Ligue
musulmane), que l’indépendance s’accompagnerait d’une partition (Gandhi
parlait de vivisection) entre l’Union indienne où les hindous sont en majorité
et le Pakistan musulman. Ce fut réalisé officiellement le 16 août 1947.
Une fois acquise cette indépendance,
pour laquelle il avait tant fait, Gandhi ne put empêcher que se déchaînent
des émeutes d’une rare violence (5 000 morts à Calcutta) entre hindous et musulmans.
Reprenant son bâton de pèlerin, le Mahatma
s’employa dès lors à rétablir la paix religieuse, demandant notamment à la
majorité hindoue de faire de larges concessions à la minorité musulmane.
Cette attitude généreuse, qui exaspérait le fanatisme des conservateurs
hindous, causa sa perte. Le 30 janvier 1948 il tombait sous les balles d’un
des leurs, Naturam Godse.
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